Défense des Droits de l'Homme au Pays Basque
Terrorisme d’État au Pays Basque
La collaboration policière et judiciaire franco-espagnole contre ce qu'il est convenu d'appeler le « terrorisme basque » se fait au nom de la morale, de la défense de la démocratie et de l'État de droit. Pourtant cette collaboration est le fruit d'une époque sombre et trouble au début des années 1980, les années GAL.
Dans les années 70, au moment du franquisme finissant on voit émerger différentes manifestations de terrorisme d'État à l'encontre de la communauté des réfugiés politiques basques au nord de la Bidassoa. Disparitions, assassinats, attentats divers que beaucoup interprètent comme les derniers soubresauts d'une dictature condamnée à disparaître et prête à tout pour réprimer ses opposants.
En 1982, avec l'arrivée du PSOE au pouvoir à Madrid, tout le monde pense que cette époque est révolue. Mais le pire reste à venir. À partir d'octobre 1983 et jusqu'en février 1986, va se déchaîner la campagne d'attentats la plus violente et la plus meurtrière sur le territoire français depuis la guerre d'Algérie et tout ça dans une zone géographique de 80 km de long sur 30 km de large, les provinces basques sous administration française. Enlèvements, mitraillages, incendies, voitures piégées, une quarantaine d'attentats qui font 27 morts, 40 blessés et de nombreux dégâts matériels. À noter parmi tous ces crimes, l'enlèvement à Bayonne de deux jeunes hommes de 20 et 21 ans qui seront séquestrés, torturés pendant une dizaine de jours dans des locaux gouvernementaux à Saint Sébastien et après avoir « avoué » tout ce qu'ils pouvaient et inventé le reste, seront exécutés et enterrés dans la chaux vive. On retrouvera leur dépouille 12 ans plus tard. On se croirait dans l'Argentine de Videla. Mais nous sommes au cœur de l'Europe au début des années 1980.
Quel est l'objectif politique de cette campagne de terreur ? Il s'agit pour Madrid de forcer la collaboration policière et judiciaire du gouvernement français dans sa lutte contre l'organisation ETA et plus globalement l'indépendantisme basque. La France a déjà supprimé en 1979 le statut de réfugié politique pour les ressortissants de l'État espagnol considéré comme une démocratie. Mais l'Espagne en veut plus. Le moyen : créer un climat de terreur au sein de la la population du Pays basque nord dans laquelle des centaines de réfugiés sont bien intégrés. Terroriser la population pour qu'elle se retourne contre eux et accepte toutes mesures policières, administratives ou judiciaires à leur encontre.
Et ça marche, car la classe politique désigne rapidement les réfugiés comme LE problème. Les conditions politiques pour les déportations, les extraditions puis les expulsions en urgence absolue se mettent en place. Dès janvier 84, la police française organise une rafle et déporte vers différents pays d'Amérique latines plusieurs réfugiés politiques basques. Les réfugiés sont contraints à la clandestinité. En septembre 1984 la France rompt un tabou et autorise pour la première fois l'extradition de militants basques vers l'Espagne. En juillet 86, après le retour de la droite au pouvoir débutent les expulsions en urgence absolue de façon concomitante avec la fin des attentats du GAL, expulsions dont sont victimes plus de 200 hommes et femmes. Ces expulsions en urgence absolue présentent l'intérêt de la rapidité et, à la différence de l'extradition, permettent de remettre les personnes arrêtées directement entre les mains de la police espagnole qui leur applique les 10 jours de garde à vue pendant lesquels la torture est monnaie courante. Bref, l'objectif politique du GAL a été atteint. Amedo tire d’ailleurs un bilan tactique satisfaisant du GAL même si les conséquences politiques pour le PSOE seront dévastatrices.
La suite de l'histoire est connue. Entre 88 et 96 une bonne partie du voile est levé. De hauts responsables policiers, militaires, et politiques espagnols sont inculpés et condamnés, y compris un ministre de l'intérieur. Felipe Gonzalez échappe aux poursuites mais montre son entière solidarité avec les personnes condamnées. Toutes sont libres aujourd'hui alors que les militants de ETA condamnés à la même époque croupissent toujours en prison. Alors que commettre un crime dans l'exercice de fonctions officielles devait être une circonstance aggravante, cela est retenu en l'espèce comme circonstance atténuante. Deux poids, deux mesures. Utiliser la violence clandestine pour défendre l'unité de l'Espagne est moins condamnable que pour revendiquer l'indépendance du Pays Basque.
Côté français les choses restent plus obscures. L'implication de policiers français, que de nombreuses présomptions nous indiquent, ne sera jamais éclaircie. La commission d'enquête parlementaire demandée par le groupe communiste et celui des Verts en avril 96 ne sera jamais créée. Jose Amedo Fouce, policier espagnol condamné à 108 ans de prison (peine réduite à 12 ans) pour son implication dans le GAL, publie fin 2013 un livre dans lequel il souligne que la participation des fonctionnaires de police français est décisive pour passer à l'action : « Il y avait des opérations que l’on organisait d’un jour à l’autre, et cela précisément grâce à la participation de fonctionnaires français, qui rendaient les GAL beaucoup plus opérationnels. » Participation active de policiers français exempte à ce jour de toute investigation judiciaire aboutie comme celles menées dans l’État espagnol. Participation motivée par l’appât du gain et largement rétribuée sur les fonds secrets espagnols. Autant pour recueillir des informations sur les cibles potentielles, recruter des truands français pouvant agir plus aisément en Pays Basque Nord, qu'identifier sur le terrain les personnes à abattre. Élément nouveau, Amedo parle aussi d'informateurs au plus haut niveau qui les tiennent au courant des investigations en cours et leur évitent une arrestation sur le territoire français. Il confirme les noms des policiers Metge et Castets ainsi que Pierre Hassen, membre de la PAF dénoncé jusqu'alors par le policier Lopez Carrilo (mis en examen en 2002, il bénéficiera d’un non-lieu en 2006). Il précise le rôle des « tueuses blondes » et publie la photo de l'artificier du groupe, à ce jour non identifié. Mais les révélations les plus intéressantes concerne « Jean Louis », personnage clé à partir de 1985, « le plus opérationnel des Français qui ont agi avec nous. » Amedo confirme la thèse de l’assassinat de Metge, menacé d'arrestation, par ce dernier. Mais surtout il valide une intuition du mouvement abertzale à l'époque. Profitant de l'aubaine, le policier français demande (et les Espagnols valident) l'organisation d'un attentat visant Iparretarrak (bombe sous la voiture de Xabier Manterola le 1er février 1985). Dans un État de droit pourtant peu menacé, la facilité du basculement vers des méthodes expéditives et criminelles est déconcertante.
Peut-on espérer voir un jour les responsabilités françaises éclaircies et établies ? Outre la difficulté de réunir des preuves 30 ans après, l'époque a changé et le scandale potentiel n'en n'est plus un, alors que les « exécutions extra-judiciaires » sont couramment pratiquées et assumées par des États dits démocratiques contre des groupes ou individus désignés comme terroristes.
Enfin il faut évoquer les effets produits par cet épisode du GAL dans le camp des indépendantistes et plus généralement sur l'évolution du conflit. La prise de conscience, l'engagement, voire la radicalisation de beaucoup de militant-e-s remonte à ces années-là. Beaucoup ont été révoltés par la brutalité de l'appareil d'État espagnol digne d'une dictature latino-américaine et ont perdu toute illusion sur la possibilité d'une issue politique négociée. La poursuite de l'action armée leur est alors apparue comme la seule réponse à ce terrorisme d'État. Beaucoup de réfugiés politiques de la fin des années franquistes ont été contraints à la clandestinité par les attentats du GAL, relayés par la chasse organisée contre eux par la police française. L'action du GAL a déclenché la collaboration accrue de la France mais a aussi jeté beaucoup d'huile sur le feu et relancé le cycle action-répression-action.
Combien d'années de conflit violent aurait-on pu gagner si cet épisode n'avait pas eu lieu, si les gouvernements espagnols et français avaient fait d'autres choix ? Les pourparlers de 1989 à Alger entre le gouvernement espagnol et des représentants de l'organisation ETA auraient pu se dérouler dès 84 et dans un climat de confiance mutuelle totalement différent. Combien de souffrance évitée de part et d'autre ? Le Pays basque et ses habitants auraient probablement connu une autre histoire.
Jakes Bortayrou